LA VENGEANCE DE L'ORANG-OUTANG - Corbeyran/Bonifay
Il s'attend à un épouvantable vacarme.
L'idée de ce corps, chutant de marche en marche, est pour lui tellement associée à un cri, le cri d'un être qui plonge vers sa mort, qu'il reste là un moment, prêt à se boucher les oreilles, à fuir ou à hurler lui aussi. A hurler pour accompagner sa victime jusqu'aux portes de l'enfer.
Mais rien. Vraiment rien. La chute dans l'escalier ne fait aucun bruit particulier. La tête heurte les marches à plusieurs reprises, un os craque en sourdine. C'est tout. Il ferme les yeux pour mieux se rendre compte et il lui semble percevoir le froissement de la robe contre les chairs molles de sa femme. De son ex-femme à présent.
Puis il ouvre les yeux et voit un peu de sang. A peine. Si peu de rouge, posé ça et là sur les murs ternes, qu'il ne lui semble même pas que c'est du sang. Le sang de sa femme. Il regarde plus bas, suivant des yeux les petites tâches qui conduisent jusqu'à sa victime. Sa victime… Il a une curieuse impression en parlant d'elle comme ça. Il s'essaye, du coup, à prononcer d'autres mots, enfouis tout au fond de sa tête. Cadavre, macchabée, assassin, meurtre, tuer, tueur, meurtrier. Meurtrier ne lui plaît pas. Ça le met presque en colère. Mais cadavre ne le dérange pas.
Il voit ses jambes, formant un angle étrange avec son bassin et ses yeux, à demi-ouverts, fixant le plafond sans le voir. Elle est hébétée à jamais.
Un léger moment d'inquiétude. Le premier. Le seul.
Là, maintenant, juste au moment où il repose le tisonnier. C'était son interrogation. Il savait que ça allait être à cet instant précis qu'il hésiterait. Comment allait-il réagir en voyant ce qu'il avait fait ? En se rendant compte qu'il ne pouvait plus faire machine arrière ? Qu'elle ne reviendrait pas de sa mort ?
Rien, pas de réaction particulière. Il s'accroupit à côté du cadavre.
- Phase I terminée. Et maintenant, la phase II.
La phase II consiste en la découpe du corps.- J'ai envie de vomir...
- Je t'avais dit de ne pas lire en voiture. Dans le car !
- Je lis pas, je regarde les images...
- On arrive, regarde la route…
- Ça me donne aussi envie de vomir, la route.
- Mon Dieu, Louis, tu vois bien qu'on entre sur le parking ! Retiens-toi.
- Je peux pas... Ça vient tout seul ! - Non… Louis, non !
- Je vais vom... Je vais vom...
- Pas sur moi !! Louis ! Non ! PAS SUR MOI…
Trop tard ! La première salve, comme une flèche bien ajustée, atteint la jupe de la maman, en plein sur la grosse tulipe jaune du bouquet imprimé. Le motif fleuri s'as-sombrit certes, mais il gagne beaucoup en relief.
- Louis ! Seigneur… Arrête ça !
Le second jet, aussi dru et abondant que le premier, explose sur la taie blanche qui protège le dossier du siège de devant. Elle en est entièrement décorée. La passagère, méfiante, s'était tout de suite blottie contre la fenêtre en surveillant Louis d'un œil mauvais. Elle s'extirpe mainte-nant, d'un bond, du piège infernal. La marée chaude aurait pu finir dans son cou.
- Maman, je vais… Je vais encore vom…
- Louis, ça suffit !
Le pied du chauffeur écrase la pédale de frein et le car s'arrête sèchement sur l'emplacement réservé du parking du Safari de Peaugres. La tête de Louis heurte le coin du cendrier. Le troisième et dernier vomi atterrit directement sur le sol. Lorsque l'enfant redresse le buste, un petit losange rouge vif orne son visage pâle.
- J'ai mal !
- Tu en as mis partout ! C'est la dernière fois que je t'emmène au zoo, tu m'entends ? La dernière fois !
Jean-Paul H. soulève sa casquette et s'essuie le front d'un petit geste du pouce. Une poignée de secondes et le gosse vomissait tranquillement dans l'herbe. Et mainte-nant… De sa place, il mesure les dégâts. Rien qu'à l'odeur, il sait qu'il en aura presque pour une heure à nettoyer son car.
- Chauffeur ?
- Que se passe-t-il... passagère ?
Tous les regards sont tournés vers la mère. Les passagers veulent sortir mais c'est plus fort qu'eux. Que celui qui n'a jamais ralenti pour mieux voir l'accident leur jette la première pierre.
- Monsieur… Mon fils a rendu et … Le siège est tout tâché. Il faudrait une éponge et du produit pour...
- Ce qu'il aurait fallu, c'est utiliser les sachets prévus à cet effet.
- Je sais, couine la maman. Je suis désolée. Il s'est amusé avec et ils sont tout déchirés.
Dehors, le soleil et l'aventure attendent les passagers. Les enfants ne tiennent plus en place et trépignent, impatients de se ruer vers les tunnels qui relient le parking à l'entrée principale. Et puis, l'odeur devient insupportable. Ceux de l'arrière soufflent un peu pour pousser ceux de devant. Seule, debout au milieu de l'allée centrale du car, avec son imprimé auréolé des vestiges du goûter de son fils, ses cheveux tout raides et ses joues toutes rouges, la mère fait vraiment peine à voir. Le visage de Jean-Paul H. se détend.
- Je m'en occupe, allez, j'ai l'habitude. Les enfants ne sont pas des passagers modèles mais on ne peut quand même pas les faire voyager dans la soute. Faut éviter de trop les nourrir avant de voyager, voilà tout.
Soupirs et sourires. Les passagers sont fiers de leur chauffeur. Une allure sévère mais le cœur sur la main. Il passe l'éponge, dans tous les sens du terme, et se charge de régler le problème.
- Ah ! râle la maman, la nourriture, c'est bien tout son problème ! Devant la télé, dans sa chambre, à l'école… Du matin au soir, il a toujours une sucrerie au bec !
- Faites-lui prendre l'air maintenant. Et puis, il faut vous dépêcher, messieurs dames, ou vous n'aurez pas le temps de tout voir. Allons-y… On commence par le tour à pied aujourd'hui. Panthères des neiges, tigres, loups… Et avant de repartir, on fera le circuit voiture... Dans un car tout propre !
Rire général. En sortant, les passagers marquent leur connivence naissante avec leur héros. Ils se lancent dans l'humour complice ou s'extasient exagérément devant la carte postale que le chauffeur a collée sur le pare-brise.