MEURTRE AU PALAIS - Pierre Barachant
- Qui est la victime ?
Sur le quai de la gare, le sergent Maillard se tenait aussi raide qu'une matraque, figé dans un garde-à-vous servile et quelque peu comique, auquel je n'étais plus guère habituée. Avec son accent chantant, il récita rectotono :
- Un certain Georges Surant. Cinquante-six ans. Marié, sans enfant. Journaliste frilance. D'après le régisseur, c'était un habitué du Palais Idéal. Il y venait souvent.
- Le régisseur ?
- Oui, la personne qui gère le Palais depuis que la ville l'a racheté... Quand on pense qu'il y est mort...
- Le régisseur est mort ?
- Mais non ! Georges Surant...
Maillard prit ma valise et nous nous dirigeâmes vers le parking. Je réfléchissais à ce qu'il venait de m'apprendre. Un des points m'intriguait :
- Souvent, ça signifie quoi ?
- Ben, souvent quoi... depuis des années...
- Des années ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien chercher ?
- Aucune idée. Peut-être voulait-il écrire un livre de plus...
- Quelqu'un d'ici ?
- Non. Paris.
- Ah... Des démêlés avec la justice ?
- Pas à ma connaissance...
- Au fond, vous ne savez pas grand-chose...
- Je sais ce que je dois savoir ! dit-il, vexé. Je ne suis là que pour vous accueillir... Je ne m'occupe pas de l'enquête. Pour ça, vous devrez vous adresser au commissaire Faucheux. Il vous attend, vous n'aurez qu'à lui poser la question.
- Plus tard. Conduisez-moi à la morgue... Et pardonnez-moi, sergent, ce doit être cette chaleur...
- Vous voulez voir le mort ? Maintenant ? Et le commissaire qui va nous attendre !
Il me regarda comme si ce n'était pas la place d'une femme et ajouta, devant ma détermination :
- C'est comme vous voulez, mais je dois vous avertir que ce n'est pas un beau spectacle...
- Allons-y !
J'ai vu bien des cadavres au cours de ma carrière et aucun n'offrait un spectacle réjouissant. Celui-ci n'avait rien à leur envier. Je retrouvais avec plaisir Rivière, le légiste.
- Oh ! Bonjour Paule, dit-il, visiblement troublé. Très heureux de te revoir. Alors comme ça, c'est toi qui t'y colles ! Ils manquent d'inspecteurs de police à Romans ?
- Tu sais bien ce qui m'amène.
C'est ici, à Romans, que j'ai commencé ma carrière et j'y suis restée dix ans, jusqu'à mon affectation à Paris. Brigade spécialisée dans la recherche d'œuvres d'art volées. Avant d'entrer dans la police, j'avais passé une licence d'histoire de l'art, appuyée sur un mémoire traitant de l'œuvre du facteur Cheval. Comme il n'y avait pas plus de débouchés dans ce domaine que dans d'autres, l'idée germa de reprendre le métier de mon oncle. Gosse, je l'aimais bien, cet oncle et je l'imaginais vivant de merveilleuses aventures rocambolesques. Je ne m'étais pas tout à fait débarrassée de cette idée lorsque je décidai de passer le concours d'entrée à l'école de police.
- Allez, dis-moi tout.
- Tout ? Oh, tu sais, il n'y a pas grand-chose à dire. La cause du décès est sans mystère, regarde... Un coup, un seul, mais mortel. Le type n'a pas dû souffrir plus de dix secondes, à mon avis...
La victime portait à la gorge une plaie à peine visible et si on la remarquait, c'est qu'un hématome s'était formé autour de la blessure.
- L'arme du crime ?
- Une sorte de gros tournevis mais beaucoup plus tranchant. Un ciseau à bois par exemple. Faucheux ne t'a rien dit ?
- Je ne l'ai pas vu. La mort remonte à quand ?
- Grosso modo, je dirais entre trois et quatre heures du matin. Dans la nuit du cinq au six.