MOURIR D'AMOUR A GRIGNAN - Jean-Luc Poisson
Je ne connais pas madame de Sévigné. Une marquise qui se tournait les pouces et écrivait des milliers de lettres, a déclaré ma femme le Premier Janvier et sans me prévenir. Il y avait alors beaucoup de chômage dans la noblesse. Selon quelques historiens bien informés. Depuis que la noblesse n'existe plus, c'est le peuple qu'on licencie, je l'ai lu quelque part dans un magazine. A insisté ma femme. Elle aurait mieux fait de se taire.La soirée avait été tranquille, nous cuvions un ultime verre de flotte dans des fauteuils jumeaux. Pas de quoi rêver. Les fauteuils jumeaux étaient bancals. On devrait dire banco. Que j'ai remarqué bêtement. Ma femme en a profité pour acquiescer et m'a déballé Grignan, la marquise de Sévigné, sa fille, des milliers de lettres à la poste du temps. Nous n'avons pas dansé l'amour cette nuit-là. Aucun rapport mais n'empêche, j'aurais mieux fait de me taire.
Je n'ai rien contre ma femme, je tiens à le préciser, nous avons voyagé quelques nuits au creux d'un lit, par-fois une semaine, ça crée des liens. Certaines galipettes m'ont toujours semblé immortelles, je dois l'avouer. Elles nagent plein ciel au-dessus des draps et réduisent en quelque sorte la fracture, ou plutôt la facture que notre satané squelette devra bien finir par payer en arriéré d'os-sements. Car toujours le soir tombe un jour.
Je dis ma femme et elle s'appelle Armande, c'est du moins le prénom qu'elle m'a servi lors des noces, une cérémonie au velours très côtelé avec champagne en sus. "On ne connaît pas les cœurs", j'ignore qui a dit ça mais j'ai l'impression que c'est un type qui a vécu et même célèbre, genre Ophélie Winter... J'ai peur d'être un con et l'idée me pèse ; bébé, je n'étais pourtant pas plus bête qu'un autre. Maman...Maman, si tu avais pu honorer notre mariage de ta présence et vu ces vieillards qui buvaient, qui buvaient, qui buvaient et prétendaient être jeunes puis dégueulaient sur le plancher de la guinguette... A pleurer. C'était ça, le bonheur, maman, à pleurer.
Je ne vais pas au théâtre, sauf quand ma femme m'y oblige, mais si je m'assieds au milieu de plusieurs centai-nes d'individus dont j'ignore tout, je deviens sentimental. Et repense à mon mariage, à la vie avec ma femme, à l'enfant que je n'ai pas eu, au temps qui passe. Et bien sûr à maman.
Or il est 21h30 et je suis au théâtre, à Grignan, dans une cour que ma femme m'a promise historique, fort belle. C'est l'été. La nuit est bleu nuit, elle donne le sein aux étoiles. J'attends Le Bourgeois Gentilhomme et, en attendant, je caresse la main de ma femme. Ma voisine de gauche est charmante, une vraie jeune fille.
J'ai d'ailleurs vérifié sur le programme, la cour n'est pas une cour mais une esplanade, disons une cour en très grand, capable de contenir à l'époque les pensées d'un Prince, du moins ses allers et retours rageurs au cas très improbable où sa duchesse le tromperait. Ces gens-là savaient vivre, ils fréquentaient le grandiose y compris dans les choses domestiques. L'idée me plaît et je me promets d'y réfléchir au retour des vacances, sitôt que ma femme et moi aurons retrouvé notre trois pièces à Bois-Colombes. L'existence n'est pas qu'une question d'argent et Louis XIV avait à cet égard, des idées révolutionnaires que ses successeurs et nous-mêmes avons eu le tort de mépriser. Ma paye n'est certes pas comparable à la sienne, mais avoir des idées de grandeur, ça fait grandir. Comme aime à répéter ma femme.Je ne connais pas Molière. Je l'ai bien un peu effleuré en classe, L'Avare, Tartuffe, Célimène, tout ça s'est vite confondu avec Racine et j'ai mis un couvercle par-dessus. Puis les boueux sont passés, ils passent toujours. Est-ce que je connais ma femme ? La question me bouleverse, là, en plein château de Grignan, alors que les étoiles tètent la nuit et qu'un bourgeois, supposé gentil-homme, va bientôt nous raconter des histoires. Je caresse la main de ma femme, non celle de Molière. Mais je ne connais pas mieux Molière que ma femme, j'en ai l'affolante certitude, et la peau d'Armande ne me rassure pas, à la fois douce, rêche, inerte et légèrement crispée. "On ne connaît pas les cœurs", le type qui a écrit ça, n'était décidément pas un manchot de l'amour. Et moi, est-ce qu'elle me connaît, ma femme ? J'en ai des frissons. Ma voisine de gauche est de plus en plus charmante. Et si lointaine. Maman.
Maman est décédée la veille de notre mariage. Elle n'a jamais voulu rencontrer Armande et je la soupçonne de s'être laissée mourir pour que la mariée soit en noir. Mon père, ce fut pire, il s'est suicidé avant ma naissance. En guise de baptême, j'ai eu un crêpe sur mon cordon ombilical.
Moi, c'est Jeannot. Je suis employé de bureau et n'ai jamais dépassé ce grade que j'ai la faiblesse de considérer comme honorable et quoi qu'on dise, mensualisé. Ma femme n'est pas de cet avis. Elle me reproche un indécrottable manque d'ambition, des manies de vieux garçon et de laisser traîner du Sopalin partout. Est-ce ma faute si j'ai souvent besoin de me moucher ? J'ai quarante-cinq ans, ma femme trente-huit, nous sommes mariés de l'an-née. Est-ce là, la différence d'âge ? Les rêves sont-ils si atrocement étrangers d'un être à un autre selon qu'on soit né dans le quarante-cinq ou le trente-huit ?
J'ai rencontré Armande dans un café, par petites annonces, elle a tout de suite dit oui et je me suis bien gardé de refuser ce oui-là. Même si elle était belle, trop belle pour le Jeannot que j'étais. Même si je ne la vois que de loin en loin, même si notre union n'a été qu'à peine consommée. Un exemple. J'ai parlé de vacances tout à l'heure, en réalité, c'est mon premier jour, je descends pour ainsi dire du train. Alors qu'Armande traîne dans la région depuis trois mois. N'empêche. Armande est ma femme par mariage, je l'aime et c'est la seule chose qui compte. Souvent, la nuit, en plein demi-sommeil, là où les yeux sont lucides car enfin clos, j'imagine qu'Armande est slave. Et si elle avait eu Anastasia pour ancêtre ?Les projecteurs s'allument.
Le Maître d'Armes surgit, arpentant la scène tel un coq de combat qu'une assiettée de pâtes aurait rendu furieux. Ma femme me griffe la main, chez elle une douceur et même une gâterie, très rare. Elle m'offre parfois des preuves d'amour au goût de sang et je l'en remercie. Ça m'encourage, me témoigne que j'existe un peu au travers de la maigre routine des jours. Très vite, Armande et moi avons dormi le corps éloigné l'un de l'autre, elle, dans notre chambre et moi sur le canapé de la pièce commune, une salle à manger salon qui ne sert à rien. Je déjeune à la cantine et dîne dans la cuisine. Des tartines grillées avec du camembert par-dessus. Et un zeste de moutarde. Quand, par hasard, ma femme est là, elle sort le soir et ne rentre que très tard. Grâce à la pesanteur du temps et la force des habitu-des, j'ai compris qu'un couple uni devant l'officier de l'Etat-Civil était un navire qui devait flotter quelle que soit la férocité des vents ou des marées. Et qu'avant d'être capitaine, le mari était le premier mousse à bord. Pour l'éternité d'un songe.
Donc, nous sommes à Grignan, assis sur des chaises, au milieu d'une esplanade que je trouve personnellement majestueuse. Ces gens-là savaient vivre, je le répète, c'est sans doute une opinion un tantinet passéiste mais je la partage avec conviction. Les chaises sont peut-être des bancs, peut-être des chaises, le détail apparaît futile et de toute façon difficile à vérifier : depuis que la scène est éclairée, la nuit est d'encre.
Les divers Maîtres ont débité diverses fadaises à ce pauvre monsieur Jourdain et lui ont soutiré du bon argent. Tous des hypocrites. A un moment, et si j'ai bien entendu, ces salauds se sont disputés, injuriés, menacés, il y a même eu un début de bagarre. Comme quoi, on a beau être Maître, on ne l'est pas forcément de ses nerfs. En tout cas, après cette échauffourée qui m'a mis d'excellente humeur et durant laquelle, ma femme m'a semblé d'une étrange froideur, presque tendue, le Maître de Philosophie fait son entrée.
Il s'appuie sur des béquilles et, malgré ce handicap, prend possession du terrain. En compagnie de monsieur Jourdain évidemment. Qui semble un peu hébété. Je le comprends cet homme, il souffre, j'ignore de quoi mais il souffre et j'éprouve à son égard une sympathie grandissante. J'espère qu'il a une douce jolie petite femme pour le câliner et lui remonter le moral.
Le pauvre monsieur Jourdain pousse des cris d'animaux en faisant A, E, I, O, U, puis il est question d'une marquise. Ma femme retire sa main, dresse le bras, poing fermé, elle a les lèvres serrées, le visage dur. Je l'observe à la dérobée et son attitude me laisse perplexe. Ma modeste personne mise à part, le public ne quitte pas la scène des yeux, il jubile.
En quelque sorte, il est venu pour ça.
"Belle Marquise, me font vos beaux yeux mourir d'amour".
Le pauvre monsieur Jourdain s'écroule à la fin de la phrase. J'ai toujours prétendu que les mots "mourir" et "amour" étaient dangereux à prononcer en société.
Du silence, il n'y a que du silence et jamais la célèbre parole du Marquis de Cinq Mars n'aura sonné plus juste : "Le silence de la foule était tel que j'aurais pu l'embrasser du doigt". Dix secondes après, le bourreau lui tranchait la tête à la hache, m'a raconté ma femme. Sous Louis XIII. Une obscure histoire de complot. Louis XIV a eu beau prétendre le contraire, la royauté est morte ce jour-là, en Place de Grèves, sous les railleries d'une foule avinée. A l'époque, on disait quolibets. A précisé ma femme. Je suis de plus en plus persuadé qu'elle est la petite fille inconnue d'Anastasia et la dernière descendante légitime du Tsar de toutes les Russies.D'un seul coup, c'est l'ovation. Les spectateurs trépignent, ils crient au chef d'œuvre, acclament la sublime trouvaille de mise en scène. Monsieur Jourdain déclare sa flamme à une marquise qui n'est pas là, jure qu'il meurt d'amour pour elle et, joignant le geste à la parole, fait semblant de succomber.
"Du grand Art, chère madame, du théâtre comme on en voit tous les cinquante ans et je pèse mes mots, Molière aurait d'ailleurs applaudi, il est lui-même mort en scène !"
Les gens sont debout, ça hurle, ça papote, ça trépigne, ça réclame "Encore !" en tapant du pied.
Toute la troupe vient saluer. Les acteurs ont l'air un peu pâle, un brin hagard, ce qui ne les empêche pas de sourire, de s'incliner, de sourire, de s'incliner... Un triomphe. Et avant la fin du premier acte.Le pauvre monsieur Jourdain ne se relève pas.