A L'OMBRE DE L'AQUEDUC - Catherine Fradier
Lorsque au sommet de la côte apparut Saint-Nazaire-en-Royans, Lara Carven se rangea sur le talus, subjuguée et convaincue de l'unicité de l'instant. Cet instant magique où le soleil s'échappait de l'horizon.
De pâles rayons effleurèrent enfin le haut de l'aqueduc, couvrant le lac d'une ombre démesurée qui fonça la surface lisse qu'une brume mitigée voilait par endroits. D'autres rayons, plus hardis, s'insinuèrent sous une des arches et jetèrent sur le lac une traînée d'émeraude. Un ascenseur aux croisées métalliques se dressait contre un pilier, mariage insolent du fer et de la pierre. En arrière, les toits des maisons les plus hautes, humides de rosée, se jouaient de la lumière naissante, rappelant que des hommes vivaient ici. Au loin, les falaises blanches du Vercors découpaient le bleu du ciel.
Un camion la dépassa en klaxonnant et fit voler cheveux et poussière. Le spectacle était terminé. Elle roula au pas sur la nationale qui descendait vers le village et s'engagea sur le chemin qui conduisait au pied de l'aqueduc. Il était encore tôt pour se rendre à son hôtel, marcher un peu lui dégourdirait les jambes. Elle avait quitté Nîmes au milieu de la nuit et n'avait presque pas dormi, ayant achevé très tard son reportage sur le Pont du Gard.
Le parking était désert, elle y gara la Clio et traversa une petite esplanade encore en chantier. Dans quelques jours, tout serait prêt pour accueillir les visiteurs qui pourraient emprunter l'ascenseur et parcourir le faîte de l'aqueduc. Des corbeaux croassaient et tournoyaient entre les arches. Leurs cris lugubres et la fraîcheur du matin la firent frissonner. Le manège des corbeaux l'intrigua, ils se concentraient derrière un monticule de gravats, certains se battaient.
Elle approcha, mue par un étrange pressentiment qui se matérialisa en une terreur indicible quand elle aperçut le pied. Puis la jambe recouverte d'un bas gris. Elle trébucha sur un moellon en gravissant le monticule. Elle chancela quand elle vit le corps. Les corbeaux criaient, agressifs et menaçants, elle les chassa à coups de pierre en hurlant puis s'agenouilla près du corps. Celui d'une vieille femme. Des cheveux blancs s'étaient échappés d'un chignon malmené et lui couvraient le haut du vi-sage. Un filet de sang avait coulé de la bouche édentée et avait coagulé sur le menton. Lara effleura la main de la femme du bout des doigts. Une main froide et raide. Du creux de la paume, un bout de tissu s'échappait. Lara le tira, le renifla et le glissa dans la poche de son jean. Son regard ne parvenait pas à se détacher du corps de la vieille dame. Elle n'avait jamais vu de cadavre, sauf une fois sur l'autoroute, mais une bâche le recouvrait. Des tremblements la secouèrent tout à coup, brinquebalant un flot de pensées stériles. Une seule émergea. Appeler la police. Son portable était dans la voiture. Elle ne pouvait pas s'y rendre, les corbeaux tournaient au-dessus du monticule, l'invectivant, la frôlant parfois. Si elle s'en allait, ne serait-ce que quelques minutes, les charognards reviendraient à la charge. Lara eut envie de pleurer. Que pouvait-elle faire ?
Elle regarda autour d'elle, il n'y avait pas âme qui vive, hormis les corbeaux. Mais un corbeau qui mangeait les vieilles dames ne pouvait avoir une âme. Elle se tourna vers le ciel, le priant d'exaucer sa prière même si elle n'y avait jamais cru, sauf peut-être dans certains moments difficiles. Pourtant, pouvait-on parler de moment difficile quand on tombait nez à nez avec un macchabée. Non, juste un cauchemar. Le ciel l'entendit et lui envoya une camionnette. Avec un ouvrier. Debout sur la motte de gravats, Lara battait l'air de moulinets désordonnés. Pas un son ne sortait de sa bouche. Assis dans la voiture, le type la considéra quelques secondes et se décida à descendre.
A l'aide ! C'était à peine audible pourtant il avait compris et approchait d'un pas tranquille. Lara ne le quittait pas des yeux, persuadée qu'il allait faire demi-tour. A l'aide ! C'était un jeune. Le bleu de travail frois-sé, les cheveux en bataille, rasé avec le manche d'une fourchette. Le genre qui venait de tomber du lit.
- Houlà !
Il s'agenouilla et ses gestes furent étonnamment précis pour quelqu'un de débraillé. Il tâta les cervicales, le pouls, les membres, et leva la tête vers le haut de l'aqueduc. Puis consentit à regarder Lara.
- Vous avez touché quelque chose ?
- Ah non, non ! Les seuls qui y ont touché, c'est eux. Les corbeaux. Elles sont ignobles, ces bêtes. Faut les abattre. Vous êtes médecin ?
- C'est ça, médecin de campagne et je me balade dans une fourgonnette de plomberie zinguerie. Vous n'êtes pas d'ici vous... Je suis pompier. Pompier béné-vole.
- Je peux partir maintenant ?
- Certainement pas ! Vous avez découvert le corps. Faut attendre la gendarmerie. Je vais l'appeler.
- Loin...
- Dans la voiture, j'ai une radio.
- Et les corbeaux ?
- Ils ne s'approcheront pas si vous restez près du corps. Pauvre Simone...
- Vous la connaissez ?
- Simone Gaillard, une gentille mémé. Elle a fait comme sa copine, c'est incroyable.
- Sa copine ?
- Oui, Léa Joubert, il y a plus de dix ans. Elle aussi avait fait le grand plongeon. Bon, je vais appeler.
Lara eut des sueurs froides, ses jambes se mirent à flageoler. La fatigue sûrement. C'était quoi ce village où les mémés tombaient du ciel. Elle rapprocha le moellon du corps de Simone, s'y assit et entreprit de bombarder de cailloux les charognards qui s'aventuraient trop près. Elle avait choisi de faire des reportages sur les vieilles pierres et les relais gastronomiques qui se lovaient dans leur ombre. L'assurance d'être tranquille, de manger à sa faim et de ne pas vivre de folles aventures. Lara n'aimait ni l'imprévu, ni l'impromptu, encore moins l'impensable ou l'improbable, sinon elle aurait choisi comme certains de ses collègues la Tchétchénie ou la Sierra Leone mais le destin s'acharnait contre elle. Déjà, quelques jours auparavant, cinq jours exactement, une touriste belge avait tenté le grand saut du Pont du Gard. Lara avait eu la puce à l'oreille quand elle l'avait vue quitter ses chaussures, sa montre qu'elle avait roulée dans une de ses chaussettes pour ensuite la glisser au fond du mocassin. Elle l'avait rattrapée au vol. Plus rien ne tournait rond. A Nîmes, on lui avait volé sa voiture. Le dernier amoureux en date venait de la plaquer. Quoique dans ce cas, ça n'était pas un scoop, Lara se faisait toujours plaquer. En fait, inconsciemment ou sciemment parfois, elle désirait ces ruptures. Incapable de prendre elle-même la décision, elle faisait en sorte que l'autre la prenne pour elle. Du grand art. Tout comme ces monuments dont elle se nourrissait avec une passion sans limites. Il y avait tant à apprendre du silence des pierres, il suffisait d'ouvrir les yeux. Pour l'heure, l'aqueduc lui parlait de mort et elle avait faim.
Le pompier débraillé la rejoignit.
- Les gendarmes sont en route, ils veulent vous voir. Ils préviennent le médecin et les pompiers. Vous êtes parisienne ?
- Lyonnaise. C'est une voiture de location, on a volé la mienne. Il ne m'arrive que des tuiles.
- Y'a des gens comme ça. Vous faites quoi à Saint-Nazaire ?
- Un reportage sur l'aqueduc, je suis journaliste.
- Vous aurez une belle entrée en matière.
- Je suis pas certaine que ce genre d'introduction attire le touriste. L'Hôtel Rome est loin d'ici ?
- Juste en haut, sur la place, vous ne pouvez pas le rater.
Ils se turent et jetèrent des cailloux, évitant de regarder la morte. Le pompier se dressa le premier.
- Ils arrivent, vous entendez ?
Le son lancinant des deux-tons crût dans le haut du village, troublant la quiétude du matin. Des voitures bleues et rouges dessinèrent des cercles inachevés sur la terre de l'esplanade dans un crissement de pneus, éloignant définitivement les corbeaux qui râlèrent une dernière fois avant de s'éparpiller dans un morbide battement d'ailes. Aux corbeaux succédèrent les badauds, autres charognards qu'un simple regard suffisait à repaître. Lara lâcha les cailloux qu'elle tenait dans le creux de la main et se leva, jetant un dernier regard vers Simone Gaillard. Comme un caméléon, sa peau s'était teintée de la pâleur crayeuse des pierres rénovées de l'aqueduc. Un gendarme à moustaches se dirigea vers elle.
- C'est vous qui avez découvert le corps ?
Lara émit un son qu'il prit pour un acquiescement.
- Allez dans le fourgon. Mon collègue va prendre votre déposition.
Un petit bonhomme rondouillard et rougeaud portant un gros cartable grimpa le monticule en soufflant et s'accroupit près de la morte. Le médecin. Le gendarme moustachu entraîna Lara.
- Allez dans le fourgon.
- Lequel ?
- Le bleu, voyons ! L'autre c'est celui des pompiers. Vous allez bien, Mademoiselle ?
- Juste la tête qui tourne un peu. La faim, je crois...
Lara regarda sa montre. L'heure du petit déjeuner égrenait ses dernières minutes. Fallait qu'elle mange à tout prix sinon elle allait s'évanouir. Les pompiers, les gendarmes et le médecin gesticulaient sur le monticule. Dans le fourgon, la radio grésillait, racontant des morceaux d'histoires incompréhensibles. Une odeur de cuir, de sueur et de tabac froid stagnait dans l'habitacle. Cependant, une autre odeur narguait son estomac affamé, familière et réconfortante. Elle chercha. Et trouva. Sous la banquette, un sachet joufflu avait glissé, elle l'ouvrit en salivant. Les croissants étaient encore tièdes. Elle mangea avec bonheur.
- Vous voulez p't-être un café ?
Un jeune gendarme au poil ras et aux yeux verts la fixait d'un air narquois. Lara lui bafouilla un " je ne voudrais pas abuser... " tout en époussetant les miettes qui constellaient la banquette. Il s'assit à côté d'elle et sortit un calepin.
- Je plaisantais...
Lara aimait sans plus les plaisanteries des gendarmes.
- On sait pourquoi la dame s'est suicidée ?
- Non. En revanche, on sait qu'elle a tenté de s'étrangler avant de se jeter du haut de l'aqueduc.
- C'est possible ?
- C'est de l'humour...
Lara n'aimait pas non plus l'humour des gendarmes.
- Bon, on a un meurtre sur les bras, le procureur arrive et la journée est loin d'être terminée. Nom, prénom, lieu de naissance, adresse, profession. Je vous écoute.
- Vous allez m'arrêter ?
- Pas pour l'instant, sauf si vous avouez spontanément que c'est vous qui avez précipité Simone Gaillard dans le vide hier soir entre vingt et vingt trois heures. Je vous écoute.
- Impossible ! A cette heure-là, je mangeais un plateau de fruits de mer dans le centre de Nîmes.
- Je m'en doutais. Donc, nom, prénom, lieu de nais-sance, adresse et profession. Et le nom des fruits de mer.
- Huîtres, moules, oursins, bigorneaux...
- Je parlais du restaurant.